Par Marie Karel

Tours Duo, © Ateliers Jean Nouvel
Annoncé entre les deux tours de l’élection présidentielle, date qui ne doit rien au hasard évidemment, le projet délirant des tours “Duo” de Jean Nouvel semble être conçu d’emblée pour être contesté. Mais aussi et surtout pour choquer, ce qui est considéré à lui seul, depuis des décennies, comme la confirmation du talent, de la créativité et de l’originalité d’une “avant-garde” de bâtisseurs en place depuis les années 80.
On peut y lire la volonté de ces architectes de “mettre plein la vue” à leurs homologues oeuvrant à Shanghai ou à Doubaï, vers qui sont visiblement tournés leurs regards, ce qui laisse entendre que Paris, notre ville et notre héritage, est loin d’être leur préoccupation.
C’est la première fois, depuis le Plan local d’urbanisme (PLU) de 1977 qui plafonnait les hauteurs à Paris à 37 mètres, que des immeubles de grande hauteur (IGH) sont autorisés à Paris. La tour Montparnasse avec sa hauteur de 210 mètres avait précédé le PLU.
Pas une, mais deux tours sont prévues finalement de pousser aux portes de Paris à l’horizon 2018, sur le site de Masséna- Bruneseau, dans la ZAC Paris Rive Gauche. Le mot “déhanchement” revient souvent dans les descriptions des deux tours fournies par l’aménageur et la Ville, comme si une allusion à la danse pourrait introduire une notion de jeunesse, de gaîté et de modernité.
Comme pour une vraie œuvre d’art contemporaine, une certaine littérature accompagne la présentation du projet. Nous ne résistons pas à la tentation de reproduire ici, non sans humour (noir), certains passages :
“Jean Nouvel s’appuie à la fois sur des jeux d’inclinaison des façades, et sur leurs rythmes et matérialités (sic), selon le communiqué de la Semapa. “L’ensemble, par son expressivité, acquiert un statut de repère en totale résonance avec le site (sic) et annonce le développement urbain du quartier.” (Sans commentaire). Selon Jean Nouvel, « ces deux immeubles amplifient le plaisir d’être là (sic) Ils vont chercher des vues, accueillent des arbres et des arbustes sur leurs terrasses»… L’architecte du Musée du Quai Branly, et du Louvre Abou Dhabi, entre autres, est à la tête d’une équipe de 140 collaborateurs, et dispose des agences à Paris, aux États-Unis, en Espagne et à Abu Dhabi. Par le groupement AREP, Jean Nouvel intervient aussi, dans la ZAC Paris Rive Gauche, dans le projet du réaménagement de la Gare d’Austerlitz, qui a exigé la récente démolition du Buffet de la Gare d’Austerlitz. Pour beaucoup de parisiens cette destruction constitue un acte de vandalisme.
Le communiqué de la Vile de Paris vante un “projet dynamique et rythmé”, qui “ouvre la ville sur un territoire sans frontière, (ici, c’est bien “l’architecture internationale” qui nous est signalée en opposition à l’architecture vernaculaire dépassée) contribuant ainsi à faire de Paris une métropole du 21eme siècle qui n’hésite pas à se projeter dans l’avenir et à surprendre. (Sous entendre : Paris, c’est du passé). Sa silhouette au déhanchement étonnant sera une belle signature dans le grand paysage de la métropole parisienne, visible depuis les villes voisines”. Aspect qui ne fait qu’amplifier le problème…
Pour défendre la notion de l’instabilité comme un objectif essentiel, revendiqué dans la conception de ces tours, l’aménageur explique : “Le bâtiment le plus haut, de 175 m, s’incline doublement vers l’axe de l’avenue de France d’une part, et vers le périphérique d’autre part. Ce déhanchement le rend visible dans la perspective de l’avenue de France. Le second bâtiment plus bas (115 m) assure une transition avec les immeubles en vis-à-vis. Depuis sa base, il s’écarte de la première tour par des retraits successifs (…) L’écart ainsi obtenu entre les deux bâtiments, qui augmente à la façon d’un “V” au fur et à mesure que l’on monte, permet de laisser passer la lumière du sud et de l’ouest”… À propos de lumière, une étude globale de luminosité pour la ZAC Paris Rive Gauche, demandée par l’association SOS Pari, est restée dans réponse.
Située à la limite de Paris, la rue Bruneseau occupe l’emplacement de l’ancienne zone des fortifications de l’enceinte de Thiers démolie dans les années 20. Ce secteur compris entre le boulevard du Général Jean Simon et Ivry-sur-Seine est peu construit comme souvent le sont les zones en bordure du Périphérique. La Semapa a jugé utile de renverser totalement la tendance en prévoyant dans cette zone des bâtiments et notamment des immeubles de grande hauteur qui, selon elle, “permettent d’absorber visuellement les infrastructures routières et ferroviaires et de s’en protéger” (sans commentaire). Aussi, en bordure du périphérique, elle vise à “la constructibilité supplémentaire afin de créer une nouvelle “centralité” à la jonction de Paris et d’Ivry, où se mêleront logements, équipements et activités économiques diversifiées” se prenant pour un démiurge.
Le jury qui a choisi le projet “Duo” de Jean Nouvel a été présidé par Anne Hidalgo adjointe au Maire chargée de l’Urbanisme et de l’Architecture, et comptait dans ses membres, entre autres, Jérôme Coumet, Maire du 13ème, Christian Sautter, adjoint au Maire et ancien ministre des finances, l’architecte Yves Lion qui intervient sur plusieurs secteurs de la ZAC, l’architecte Marc Mimram, et le réalisateur Cédric Klapisch.
Parmi les premiers à réagir, les élus Verts de Paris déplorent “une injure au paysage” et estiment que le “nouveau quartier Paris Rive Gauche sera défiguré par deux immenses blocs de verre et de métal vaguement ondulés“. ““La volonté du Maire de Paris de passer outre l’opposition massive des Parisiens à la construction de nouvelles tours à Paris, se double du choix d’un projet prétentieux et tributaire d’effets de mode. Ce qui semble l’emporter réside dans le choix de l’instantané qui devient archaïque, celui du m’as-tu-vu sur la sobriété, du clinquant sur l’urbain” dénonce Yves Contassot, élu du 13ème arrondissement.
De son côté, Le Monde dans un éditorial non signé se fait le chantre de la “modernité” et va jusqu’à la comparaison “cliché” des opposants actuels aux tours, aux critiques de Maupassant contre la tour Eiffel. Il s’en prend aussi aux “heureux habitants d’une capitale embourgeoisée et “boboïsée”, ces privilégiés de l’intra-muros, capables d’assumer des prix de logement inabordables, qui entendent plus que jamais protéger cet entre-soi”, mélangeant toutes sortes de problèmes et désignant le parisien lamda comme un égoïste obtus.
Ce qui était un mouvement révolutionnaire dans les années 20, une contestation juvenile dans les années 60, se trouve aujourd’hui intronisé en tant que style “officiel”, un “art d’état” servi par des mandarins. En fait, c’était suite aux événements de mai 1968 qu’André Malraux, ministre de la culture, et par ailleurs grand initiateur de l’administration étatique de l’art, a mis en place une profonde réforme de l’enseignement des Beaux-Arts, séparant l’architecture des autres disciplines et créant des unités pédagogiques d’architecture, dans le but de rompre avec l’Académisme de son époque.
Sa réforme a eu plusieurs conséquences aussi bien positives que négatives. Entre autres, des pans entiers de l’enseignement dans les écoles d’architecture ont dû être supprimés, jugés désuets ou inutiles. La rupture avec le passé et la tradition est devenue la règle. De nouveau, aucune voix discordante n’est tolérée. Les rares adeptes de diverses traditions anciennes sont marginalisés. Seule règle : ignorer les repères… Ne serions-nous pas en présence d’un nouvel Académisme ?